Une histoire de rythme et de dialogue
Par une nuit autour du feu en compagnie de pasteurs maasais, la magie de leur musique s’est emparée de moi. Transportée par l’énergie des chants, je devenais une caisse de résonance des sons captés, les repères spatiotemporels disparaissaient. Laleyio, c’est ainsi qu’en maa (langue maasai) on nomme cette sensation de quasi transe.
Tout commence par un appel nommé namba, qui consiste en une phrase scandée au groupe pour lui proposer le chant. Formellement, on lance un namba quand on a la voix la mieux adaptée à la hauteur de ton. On doit attendre la réponse collective avant de poursuivre. On devient alors l’olaranyani (meneur), le temps d’une chanson ou d’un couplet. Puis le son s’élève. L’olaranyani donne la mélodie et promène sa voix un ou deux octaves au dessus du groupe, qui fournit un fond sonore dans les graves, articulé de « huuuuum.... huuuummmm ».
Le laleyio renvoie aussi à la construction rythmique des chants : chaque syllabe vaut un temps, ce qui donne un tempo assez lent. Le meneur peut dissocier son tempo en accélérations et décélérations. Ainsi, le chant est scindé en deux (meneur vs groupe) voire plus (meneur vs plusieurs groupes). Chacun évoluant sur ses propres syllabes, on arrive à une superposition de rythmes et de notes. D’où cet effet enivrant.
Le chant comme marqueur social
Chez les maasais, on chante du matin au soir, dans l’exécution des tâches quotidiennes comme dans les grandes occasions.
Les femmes entonnent des histoires touchant à leur rôle social (construire les maisons, traire le lait), leur féminité, les enfants ou un sujet universel : les hommes ! Qui quant à eux évoquent leur travail avec les bêtes et la bravoure des guerriers. Chanter ses propres exploits n’est pas prétentieux, chanter ceux d’autrui revient à lui témoigner respect, attachement et reconnaissance. Autre pratique intéressante : les hommes chantonnent souvent des poèmes improvisés, pour prouver leur maîtrise du verbe.
Le chant est aussi bien sûr incantatoire. Typiquement, une fois tous les 3 à 5 ans, les femmes de chaque foyer à des centaines de kilomètres à la ronde se rassemblent pour une journée de prières chantées en soutien à celles d’entre elles qui n’ont pas d’enfant. Parce que dans leur société, la maternité est un devoir...
Enfin, il existe des chants religieux issus de la christianisation partielle du peuple maasai. Avec eux furent introduits des instruments à peaux et métalliques, des guitares, des basses et des claviers. Dans ces chants, le tempo et la construction musicale sont assez éloignés des traditions acoustiques maasais. Plus récemment, le chant a pris une tournure politique : des chants de revendication sont apparus, qui restent fidèles à la construction musicale maasai traditionnelle du namba et du laleyio.
La danse comme levier de la voix
Bien qu’impressionnantes, les danses maasais ne sont pourtant que l’accessoire du chant, l’illustration du propos. Le plus souvent, elles interviennent quand on chante en larges cercles, comme pour stimuler la voix.

Une spécificité des danses maasais est la panoplie de mouvements du cou. D’imperceptibles petits gestes qui diffèrent selon que le danseur saute, est assis, debout, danse...La position de la tête dépend du souffle : mouvement arrière en expiration, mouvement avant en inspiration.
Les guerriers maasais sont connus pour leurs compétitions de sauts à sec, appelés adamu ou aigis (avis aux voyageuses : ces mouvements sont interdits aux femmes). Deux hommes entrent dans le cercle et s’élancent membres collés au corps, sans jamais laisser leurs talons toucher le sol. L’intensité des voix augmentera ou baissera selon la hauteur du saut, signe du jugement du groupe sur la prouesse du danseur.
Parfois on croise des guerriers dansant ensemble devant les leurs : normalement hommes et femmes ne dansent que rarement ensemble, mais il arrive que les jeunes filles soient autorisées à se regrouper sur le côté pour les regarder faire. C’est le flirt façon maasai !
Un art ancestral transposé dans des temps modernes
Les spectacles de danses présentés aux touristes sont souvent bien loin de la pratique traditionnelle. Ils sont encore plus rarement accompagnés d’une occasion d’apprendre le pourquoi du comment. Tourisme expéditif qui n’aide pas à diffuser une image juste d’un art complexe et difficile à préserver.
De plus, la christianisation et la scolarisation ont causé des divisions parmi les tribus maasais. Les plus jeunes sont les plus tournés vers l’extérieur et tendent à rejeter les chants traditionnels, trop représentatifs d’un passé qu’ils jugent révolu.
Loin des représentations prétendument authentiques proposées dans les grands carrefours touristiques (réserves naturelles et côte de l’océan indien), c’est dans le district du Kajiado (au nord de Namanga et sur la bande frontalière de la Tanzanie) que résident aujourd’hui les groupes traditionnels de maasais kenyans. C’est là-bas qu’on peut encore voler quelques instants dans la course du temps, où laisser les sons maasais vibrer profondément en soi.
En attendant d’aller vivre l’expérience...
Pour une vision plus approchante de la sonorité maasai, voir quelques scènes dans l’envoûtant film de Pascal Plisson : "Massai, les guerriers de la pluie".

A noter, la radio KBC Central Service(Kenya Broadcasting Corporation) diffuse à 19h (heure locale) l’émission « News Brief in Kimaasai » pour des news en langue maa. Moyen pratique et efficace de relier les tribus maasais souvent très éloignées et retenues dans un environnement difficile. J’ai même entendu parler d’une émission très populaire où, et cela peut sembler fou vu d’ici, des DJ maasais programment la musique de leur peuple sur les grandes ondes nationales ! Une programmation mêlant chants traditionnels et créations contemporaines encore en émergence.
Ne serait-ce que pour l’entendre, un autre voyage au Kenya s’impose !






